Notre peintre de la lumière s’est éteinte

Nouvelles par Eve-Lyne Beaudry, conservatrice de l'art contemporain (1950 à 2000)
22 novembre 2021

Rita Letendre | 1er novembre 1928 - 20 novembre 2021 (93 ans)

Archives Rita Letendre

C’est avec une immense tristesse que nous avons appris aujourd’hui le décès de cette artiste grandiose qu’était Rita Letendre. La force esthétique de son œuvre, le caractère novateur de ses réalisations, le développement continu de sa carrière ainsi que son apport exceptionnel à l’émancipation des pratiques féminines en art visuel en font une personnalité incontournable de notre histoire de l’art. L’octroi du Prix du Gouverneur général du Canada en 2010 et du prix Paul-Émile Borduas en 2016 – les plus prestigieuses récompenses dans le domaine des arts visuels au pays –  témoignent de manière éloquente de sa contribution inestimable à l’histoire de la peinture.

En survolant, ce matin, le parcours artistique de Rita Letendre, je reprends la pleine mesure de ses accomplissements et de toute la cohérence de sa production. Née à Drummondville, au Québec, en 1928 d’un père québécois et d’une mère d’origine amérindienne (abénaquise), cette artiste s’est très tôt investie dans une pratique singulière des arts, et ce dans une période faste en matière d’avant-garde picturale. Après des études à l’École des Beaux-Arts de Montréal dès 1948, son œuvre évolue vers des modèles plus novateurs au contact de différents mouvements artistiques dont celui des automatistes, qui a certes comme chef de file Paul-Émile Borduas, mais autour de qui gravitaient également plusieurs femmes qui, comme elle, étaient avides de révolution sociale et artistique.

L’abandon rapide et complet de la figuration par l’artiste dès 1950, ainsi que les innombrables expériences plastiques auxquelles Letendre se livre au cours de cette décennie et dont témoignent, entre autres, sa participation au groupe automatiste et sa brève affiliation aux jeunes plasticiens: partout, et très tôt, on la reconnaîtra comme un des éléments les plus forts de sa génération. Elle élabore, avec les grandes flèches hard edge, un vocabulaire plastique si singulier qu’il deviendra un emblème de l’art québécois et canadien des décennies 1960-1970, et situera avantageusement la peinture de Letendre parmi les pratiques abstraites influentes de l’époque.

Archives Rita Letendre

Letendre est, en effet, l’une des pionnières de l’art abstrait au Québec. Elle a profondément marqué notre paysage visuel. Sa peinture est de surcroît une des seules qui jumelle les principes de rationalisation de l’espace pictural des plasticiens avec un expressionnisme issu de la pensée automatiste dans un vocabulaire qui lui est complètement personnel. Elle compte parmi les premières femmes à s’imposer dans le paysage artistique québécois avec une telle énergie. À l’instar d’une Marcelle Ferron ou d’une Françoise Sullivan, elle a ouvert la porte à une génération de femmes artistes qui occupera le devant des scènes artistiques québécoise et canadienne. Elle est d’ailleurs la première femme artiste québécoise à attendre un tel rayonnement sur la scène internationale. Le caractère ambitieux de sa production, qui se traduit par des tableaux aux formats complètement hors des proportions habituelles – voire par des murales de plusieurs étages de hauteur – autant que par la puissance de leurs représentations: de grandes flèches lumineuses qui s’élancent dans l’infini.

Rita Letendre 2004.323

Dès ses débuts, Letendre affichait une assurance et une curiosité sans bornes qui l’ont incitée à s’inspirer de propositions artistiques extérieures au Québec. En 1962, elle entreprend un grand voyage en Europe et en Israël au cours duquel elle produira énormément, vendra des œuvres et participera à quelques expositions dont La Peinture canadienne moderne : 25 années de peinture au Canada français, à Spolète en Italie, une des premières expériences collectives de diffusion de l’art québécois à l’étranger, et Piccola Europa, à Sassaferator, en Italie toujours, où Letendre remporte la médaille d’or. De 1965 à 1970, Letendre vit en Californie, ce qui la met en contact avec de tout nouveaux réseaux d’artistes, de producteurs et de diffuseurs, principalement dans le domaine de l’estampe: très peu de temps après son arrivée, elle est invitée aux réputés ateliers de gravure Gemini, à Los Angeles, et Tamarind, à Hollywood, où elle fréquente notamment Robert Rauschenberg et Claes Oldenburg et découvre la sérigraphie. Ce séjour est aussi l’occasion d’une immense murale extérieure – une des premières du genre en Amérique du Nord –, qu’elle réalise en 1965 à l’occasion d’un symposium à l’Université de Californie à Long Beach et le point de départ de nombreuses expositions au cours de la décennie suivante, dont une importante exposition individuelle au Palm Springs Desert Museum en 1974. De 1965 à 1975, Letendre se rend si souvent à New York qu’elle y a un pied-à-terre. À la fin des années 1960, elle y installe même toutes ses activités d’estampe, qu’elle réalise pour le compte de la Richard Feigen Graphics de New York, et la Alecto Gallery de Londres, ainsi que plusieurs galeries canadiennes. En 1970, elle s’installe à Toronto et jouit d’une grande visibilité grâce à une ambitieuse murale qui devient un véritable point de repère dans la Ville Reine. En plus de sa production d’atelier, elle fera deux autres murales, une station de métro et de très nombreuses œuvres publiques à Toronto. À la même époque, les commandes d’œuvres publiques affluent également de partout aux États‑Unis et plusieurs grandes villes en Amérique du Nord comptent une galerie représentant ses œuvres. Pendant tout le temps qu’elle passe à l’étranger, Letendre est aussi active sur les scènes québécoise et canadienne, comme en témoigne le soutien constant que lui offrent des galeries de Montréal, Ottawa et Toronto, sa participation régulière à toutes les manifestations collectives d’envergure au Québec et aux grandes expositions pancanadiennes, comme Grands formats de Rita Letendre et Vibrations colorées de Rita Letendre, deux importantes expositions individuelles produites respectivement par le Musée d’art contemporain de Montréal en 1972 et le Musée des beaux-arts de Montréal en 1975. Plusieurs expositions individuelles se sont ensuite succédé à Montréal, Toronto, Ottawa, Hamilton, Vancouver, Edmonton, de même qu’en Israël, aux États-Unis (New York, San Francisco, Los Angeles, Palm Springs, Detroit, Chicago), en France, en Italie, etc. Le Musée national des beaux-arts du Québec lui consacre une première exposition rétrospective en 2003, accompagnée d’une imposante monographie, et d’une donation substantielle de ses œuvres à l’institution, de sorte à couvrir l’ensemble de sa production. En 2017, c’est au tour de l’Art Gallery of Ontario, musée situé dans la ville d’adoption de l’artiste, de présenter une exposition individuelle d’envergure.

Nous avons perdu aujourd’hui une peintre immense, dont la force chromatique des œuvres n’a cessé de percer notre regard. Si Rita Letendre s’est éteinte, la lumière irradiant de ses œuvres, et que nous honorerons à chacune de leur exposition, jaillira sans fin…

Crédits

Photos de haut en bas: Charlotte Roshandler, novembre 1973, MNBAQ, Fonds Rita Letendre (P19) / Photographe inconnu, Sunforce en cours de réalisation, California State University, Long Beach, 1965, MNBAQ, Fonds Rita Letendre (P19) / Rita Letendre, Espace, 1967. Acrylique sur toile, 127 x 183 cm. Collection du Musée national des beaux‑arts du Québec, Don anonyme. Restauration effectuée par le Centre de conservation du Québec (2004.323) © Succession Rita Letendre. Photographe: MNBAQ, Idra Labrie

 

 

 

 

3 Commentaires

Sa lumière m'habite à jamais.

Marthe pouliot

Faut-il rappeler que, durant la saison d'été 2021, le Musée du Bas-Saint-Laurent à Rivière-du-Loup a tenu une très belle exposition sur Rita Letendre intitulée "Lignes de force" et qui se trouve présentement redéployée à la Maison Hamel-Bruneau à Sainte-Foy, avant de se rendre en 2022 à Sherbrooke et Shawinigan. [https://www.mbsl.qc.ca/fr/expositions/itinerantes/rita-letendre-lignes-de-force]. Cette contribution en hommage à l'artiste de la part d'une petite institution muséale est certainement digne de mention étant donné la qualité de la présentation et la publication d'un catalogue. Merci de votre attention

Philippe Dubé

Comme je suis émue, triste aussi. Samedi, je venais de voir quelques -uns de ses magnifiques tableaux si lumineux et certains touchant au formalisme, au Musée d'art contemporain de Baie Saint-Paul, lors de l'exposition des cinq peintres féminines Ferron, Gervais, Sullivan, Bruneau et Letendre...

Christiane Larivière

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